Je suis perché sur un fil électrique, le matin. Le soleil commence à chauffer juste ce qu’il faut pour que mes plumes frissonnent sans trop râler. En bas, y a un lampadaire. Oui, un lampadaire, tout seul, pas très loin de la terrasse d’un café où des humains font des bruits bizarres en buvant des trucs chauds. Il est là, droit, tranquille, avec son grand chapeau lumineux. Je crois que je suis amoureux de lui… C’est fou, non ? Un lampadaire. Pas une hirondelle, ni un croissant, ni un vieux moineau râleur. Un lampadaire.

Je l’observe. Il ne bouge pas, mais il rayonne comme un roi silencieux. Il éclaire les pas des passants, même quand la nuit est noire comme un sac de charbon. J’ai l’impression qu’il comprend tout. Les joies, les tristesses, les cris des enfants qui courent et les soupirs des vieux qui regardent le ciel. Je me demande s’il sent l’odeur du pain grillé qui s’échappe du café. Moi, je la sens partout. C’est une odeur qui fait danser les papilles, même si j’ai pas de papilles, juste un bec tout petit.

Un enfant me regarde depuis la terrasse. Il me fait des yeux ronds, comme s’il allait me parler. Je lui fais un petit hochement de tête, parce que ça, ça veut dire « salut » en piaf. Mais il tourne la tête vers le lampadaire, puis vers moi, comme s’il savait que j’avais un secret. Peut-être qu’il croit que je suis fou. Pff… ça m’est égal. Moi, j’ai un carnet invisible où je note tout ça. J’essaie. C’est dur d’écrire sans mains. Alors je picore les idées et je les laisse tomber dans ma tête.

Le vieux moineau du quartier passe en claudiquant. Il me lance un regard noir. « T’es fou, toi. On tombe pas amoureux d’un lampadaire. » Il a raison, sûrement. Mais qui a dit que l’amour devait être logique ? Parfois, je crois que les humains non plus ils comprennent pas. L’autre jour, j’ai vu une dame parler à un banc. Le banc n’a pas répondu. J’crois qu’il faisait la tête.

Le lampadaire, lui, il ne juge pas. Il reste là, fidèle, même quand la pluie dessine des rivières sur le trottoir. J’aime bien quand il pleut… ça fait des reflets bizarres, comme des petites lucioles dans l’eau. Je me demande si le lampadaire voit ces lumières aussi. Peut-être qu’il rêve de voler, comme moi. Mais il peut pas. Il est coincé là, à regarder le monde de haut, sans jamais bouger.

Je me demande comment c’est d’être un lampadaire. D’éclairer sans fatigue, de rester debout quand tout le monde part. Ça doit être un drôle de métier. Pas besoin de miettes, ni de chansons. Juste la lumière, la nuit, et les étoiles qui clignent des yeux. Je pourrais lui chanter une chanson. Mais je ne sais pas chanter. Ou alors, juste un petit refrain dans ma tête, celui que j’entends parfois, sans savoir d’où il vient : Trop bien, trop bien, trop bien…

Les lampadaires, dans leur majestueuse solitude, sont des témoins silencieux des histoires humaines qui se déroulent à leurs pieds. Ils éclairent des moments de joie, des rires échangés sur un banc, même lorsque celui-ci est occupé par une tristesse. Ce contraste entre la lumière qu’ils diffusent et l’obscurité des émotions humaines crée une atmosphère unique, où chaque ombre raconte une histoire. Il est fascinant de penser à tout ce qui se passe sous leur lumière chaude, des rencontres inattendues aux adieux empreints de mélancolie.

Alors, qui sait ? Peut-être qu’en s’envolant vers le lampadaire, il est possible de capter un fragment de ces récits oubliés. Peut-être qu’il est possible de sentir l’écho de ces instants passés, enveloppés dans l’air du soir. L’idée de s’approcher de cet être de lumière, porté par une douce folie, rappelle que chaque tentative, aussi incertaine soit-elle, est une invitation à vivre pleinement. En fin de compte, c’est cette quête d’expériences, comme celles évoquées dans Le banc était occupé par une tristesse, qui rend la vie si précieuse.

Bon, je vais essayer de voler vers lui. Pour voir s’il sent bon, le lampadaire. Peut-être qu’il a une odeur de vieux bois ou de ciel d’été. Ou peut-être que je vais juste m’écraser en beauté. Ce serait trop bête. Mais c’est pas grave. Parce que parfois, aimer, c’est juste ça : essayer, même quand on sait que c’est un peu fou.

Ah, et si tu veux voir un peu ce que ça fait d’être trop bien… comme moi, là, sur mon fil, regarde ça : Trop bien.

Bon, je m’envole… ou pas…

Est-ce qu’un lampadaire peut tomber amoureux d’un piaf ?

Je vais demander au vieux moineau, tiens. Peut-être qu’il sait.

Ou peut-être pas…